Fer forgé ou fonte : ce qui se lit sur l’objet fini
Varnys
La question « fer forgé ou fonte » tient à un seul élément, le carbone — mais savoir où passe la frontière suppose de savoir quel pourcentage on regarde.
Le mot « forgé », lui, ne pointe pas vers la même chose que « fonte » : il y a dessous un geste, et ce geste, comme celui du mouleur, se lit encore sur la pièce finie — à condition de savoir à quelles traces.
On dit la fonte cassante ; ce qui, dans une fonte, en décide est moins connu. Quant au dix-neuvième siècle, il a bâti avec les deux, et il reste à comprendre ce qu’il attendait de l’un et de l’autre dans un même édifice.
01Trois nombres circulent, et deux seulement sont des frontières
Commençons par ce qui ne fait pas débat : fer et fonte sont le même métal, à ceci près que l’un porte plus de carbone que l’autre. Tout le reste en découle.
Mais la place exacte de la frontière, elle, dépend du document qu’on ouvre. Trois chiffres reviennent, et ils ne mesurent pas la même chose.
Le premier est 2,14 %. Il vient du diagramme fer-carbone, et un cours de l’Université de Biskra sur la classification des aciers et des fontes le pose ainsi : « les alliages de fer et de carbone dont la teneur en carbone est supérieure à 2,14 % s’appellent fontes ».
Ce chiffre n’est pas arbitraire : c’est la quantité maximale de carbone que le fer peut dissoudre sous une certaine forme cristalline. Au-delà, le carbone n’a plus de place et doit se loger autrement.
Le deuxième est 2 %, et il vient d’une norme. Il se lit chez l’Alliance des minerais, minéraux et métaux, qui rapporte d’après la norme NF EN 10020 — payante, non consultée pour cet article — une teneur généralement inférieure à 2 % pour l’acier.
Deux précisions avant d’aller plus loin. Cette alliance est une fédération de la filière, donc une partie prenante, et c’est le seul relais trouvé pour cet article. Et elle note elle-même que certains aciers au chrome peuvent dépasser ce seuil.
Le troisième nombre n’est pas un seuil du tout, et c’est là que la confusion s’installe. Il décrit ce qu’une fonte contient réellement.
Jean Le Coze l’écrit dans une étude parue en 2007 dans les Comptes Rendus. Chimie, la revue de l’Académie des sciences : « le terme fonte se rapporte classiquement à l’alliage de fer et de 3 à 5 % de carbone ».
Un seuil de définition et une teneur usuelle ne sont donc pas la même chose, et les enchaîner l’un derrière l’autre fabrique une fausse continuité.
Pour le fer, l’étude de l’Académie des sciences donne un fait plus surprenant encore. Le fer doux obtenu par réduction directe en bas foyer était, écrit-elle, « un matériau très hétérogène dont la teneur en carbone pouvait varier de 0,05 à 2 % ».
Et la fin de la phrase compte autant que le début : cette variation se produisait « entre différentes zones d’une même masse de métal ». Un même morceau de fer ancien n’avait donc pas la même composition d’un point à l’autre.
Voilà pourquoi ce choix-là ne se tranche pas en lisant un seul chiffre quelque part. Le nombre existe, mais il faut savoir lequel on regarde et d’où il vient.
02« Fer forgé » est un matériau, et c’est aussi un geste
L’expression est ancienne, et elle sert deux fois. C’est la première chose à savoir avant de la lire sur une fiche.
Au sens de la matière, le fer forgé est le produit d’un procédé industriel. La Bibliothèque nationale de France rattache son apparition au puddlage, mis au point en Angleterre par Henry Cort en 1784.
L’Office québécois de la langue française décrit ce même produit : un fer à basse teneur en carbone, obtenu par brassage intensif à l’état fondu.
Et c’est sur le nom qu’une faille s’ouvre, propre à ce couple de mots. Ce même organisme l’appelle « fer puddlé », et donne pour équivalent anglais wrought iron.
La Bibliothèque nationale de France, elle, appelle « fer forgé » exactement le même matériau. Deux institutions publiques, deux noms français pour un seul objet, et un mot anglais qui recouvre les deux.
Au sens du geste, « forger » désigne un travail à chaud. L’Office québécois de la langue française le définit comme l’action de donner au fer sa forme approximative en le martelant, après l’avoir rendu malléable sous l’effet du feu.
Le mot de cette définition qui porte le plus est approximative. Il dit tout ce qui sépare un métal battu d’un métal coulé dans une empreinte, et il vient de l’organisme lui-même.
Une précision s’impose aussitôt, parce qu’elle dément une idée répandue. La fiche que le même organisme consacre au forgeage précise que l’opération se conduit manuellement pour des pièces unitaires, ou avec matrices pour la production en série.
Forger n’est donc pas synonyme de pièce unique. Le geste s’industrialise, et il s’est industrialisé.
Les deux acceptions sont attestées de longue date. Réaumur intitule son traité de 1722 L’art de convertir le fer forgé en acier et l’art d’adoucir le fer fondu — un titre que cite Jean Le Coze, et qui oppose déjà deux matières.
Et la septième édition du Dictionnaire de l’Académie française, en 1878, range « fer forgé » et « fer battu » parmi les variétés de fer.
Dernier point, et il est plus troublant qu’il n’y paraît. L’Institut canadien de conservation, qui traite d’objets de collection, note que forger le fer y ajoute du carbone — de sorte que les objets dits en fer forgé relèvent, pour la matière, de l’acier à faible teneur en carbone.
Le geste modifie donc la matière qu’il met en forme. C’est une raison de plus pour ne pas attendre d’une expression qu’elle règle à elle seule la question de la composition.
03Le moule et le marteau ne laissent pas les mêmes traces
Voilà le terrain le plus utile du sujet. On coule la fonte, on forge le fer — et l’objet fini garde la mémoire du geste.
L’intérêt de cette lecture-là, c’est qu’elle ne demande ni outil ni manipulation. Elle se fait avec les yeux, sur la forme.
Ce qu’un moule impose à la pièce
Un document de cours de l’Université du Mans consacré aux règles de tracé des pièces de fonderie énonce la règle qui commande tout le reste : « le joint du moule se situe normalement au contour apparent maximum du modèle ».
Traduit sur l’objet : la ligne où les deux moitiés du moule se rejoignent suit la silhouette la plus large de la pièce. Elle passe donc à un endroit prévisible, et non au hasard.
Le même document explique une seconde contrainte, la dépouille. Sans elle, dit-il, « l’empreinte est détériorée lors de l’extraction du modèle » ; avec elle, « l’empreinte est intacte après le démoulage ».
Concrètement, les parois d’une pièce moulée s’évasent légèrement vers le plan de joint. Ce n’est pas un défaut : c’est ce qui permet de retirer le modèle du sable sans abîmer l’empreinte.
Le kit patrimoine des Classes du Patrimoine et de la Citoyenneté, service public de la Région de Bruxelles-Capitale, décrit ce que cela donne à regarder.
Des arêtes qui ne sont pas totalement nettes, un aspect un peu mou parce que le moule est en sable, et un recto en relief contre un verso plus plat.
Trois indices, donc, et aucun ne suppose qu’on touche à l’objet. Celui qui compare l’ensemble des suspensions VARNYS peut déjà exercer ce regard sur une photographie, à condition de ne lui demander que ce qu’il peut donner.
Car la contrepartie existe, et elle va à rebours d’une idée reçue. Le moulage ne libère pas la forme, il la contraint aussi.
Le cours de l’Université de Biskra le note pour la fonte blanche, qui « présente un retrait élevé, ce qui oblige à prévoir des formes simples, des sections uniformes sous angles vifs ».
Et le document du Mans consacre un chapitre entier aux formes qu’il faut éviter pour obtenir une pièce saine.
Ce que le marteau laisse sur la barre
En face, le vocabulaire change entièrement. Le même kit patrimoine bruxellois décrit un ouvrage composé de barres, qui peuvent avoir différentes sections et qui sont assemblées entre elles de différentes manières.
Il énumère les gestes qui leur donnent leur dessin : le cintrage, le torsadage, le fendage, et la création de volutes. Ce sont des opérations qui déforment une barre existante, pas qui remplissent une empreinte.
D’où la conséquence la plus visible : une pièce forgée s’assemble, là où une pièce moulée sort du moule avec sa forme déjà donnée. L’assemblage est, pour la première, une étape de fabrication et non un raccord.
Quant à la surface, les guides de l’Institut canadien de conservation, qui portent sur des objets de collection, recommandent de nettoyer un objet en fer en suivant les marques d’outil lorsqu’elles sont visibles.
La formule dit en creux l’essentiel : sur un objet forgé, ces marques existent et se voient. Elles sont au métal battu ce que la ligne de joint est au métal coulé.
Une borne avant de passer à la suite. Aucune des sources citées dans cette section ne décrit un luminaire : elles énoncent des règles de fonderie, un dossier pédagogique et des consignes de conservation.
Ce qu’elles donnent, c’est une manière de regarder une forme, et elle s’arrête là.
04Cassante, oui — mais de quelle fonte parle-t-on
C’est la propriété qu’on associe le plus souvent à la fonte, et les sources consultées pour cet article la portent abondamment : huit fois, sur sept objets différents.
Bertrand Lemoine, architecte, ingénieur et historien, directeur de recherche honoraire au CNRS, écrit de la fonte brute de haut fourneau qu’elle est « un matériau résistant, mais cassant, peu souple et difficile à percer et à souder ».
Le cours de l’Université de Biskra le dit des fontes grises de moulage, qu’il décrit comme un « matériau économique, se moulant bien, résistant à la compression, peu oxydable, s’usinant bien, de faible coefficient de frottement, mais cassant ».
Chaque énoncé vaut donc pour une fonte précise, et c’est ce que la formule courante « la fonte casse » fait disparaître. Reste à savoir ce qui, dans le métal, en décide.
Le même cours donne la réponse. Ce sont « les lamelles de graphite » qui « diminuent la résistance à la rupture et tout particulièrement la plasticité de la fonte grise ».
Il l’écrit ailleurs plus sèchement encore : « le graphite lamellaire rend la fonte fragile ». C’est donc la forme sous laquelle le carbone se présente qui commande.
La démonstration tient dans la comparaison de deux fontes. La fonte grise à graphite lamellaire plafonne à un allongement inférieur à 0,5 %.
La fonte à graphite sphéroïdal, obtenue par addition de magnésium à la fonte liquide, atteint 12 % sur les nuances tabulées par le même cours — plus de vingt fois.
Et sa caractérisation ne laisse aucune place au doute : elle possède « une résistance mécanique et une ductilité bien plus grande que celles des fontes grises usuelles », et c’est « en somme, un matériau intermédiaire entre la fonte grise et l’acier moulé ».
Une fonte est donc cassante ou ductile selon la forme de son graphite. Le mot « fonte », employé seul, ne permet pas de trancher.
Dernier point de vocabulaire, et il évite une erreur fréquente. Le Dictionnaire de l’Académie française et le cours de Biskra concordent : « fonte blanche » et « fonte grise » nomment la couleur de la cassure.
Blanche quand le carbone est entièrement combiné sous forme de cémentite, grise quand il apparaît sous forme de graphite. Ce n’est pas la couleur du métal.
05Dans un édifice du dix-neuvième siècle, chaque matériau tenait son poste
Le siècle qui a bâti avec les deux savait précisément ce qu’il demandait à chacun. La répartition n’était ni une affaire de goût ni une affaire d’habitude : elle suivait la manière dont chaque matériau travaille.
Bertrand Lemoine l’énonce en une ligne : « les capacités de résistance de la fonte étaient néanmoins limitées : elle résiste bien à la compression mais mal à la flexion ou à la traction ».
De là tout découle. La fonte porte debout, le fer porte en travers.
Le même auteur écrit la suite de l’histoire : « l’emploi de la fonte se trouva alors progressivement cantonné aux supports verticaux et aux éléments décoratifs », devant la généralisation des fermes triangulées sans tirants inventées par Henri de Dion en 1878.
Ce qui a permis ce basculement, c’est l’industrialisation du fer. La mécanisation du puddlage et le laminage ont mis à disposition, à partir des années 1840, des gammes de profils — fers plats, cornières, fers en T, en I ou en U — assemblés par des rivets posés à chaud.
Le partage ne sépare pas deux bâtiments : il traverse souvent une même pièce. La Bibliothèque nationale de France décrit ainsi, dans la salle que Labrouste lui a bâtie, des colonnes de fonte portant des arcs de fer.
Et elle précise le détail qui fait tout comprendre : le pied de ces arcs est en fonte, parce qu’on peut y incorporer des figures décoratives. Dans un seul arc, la fonte occupe le pied — là où ça comprime, et là où ça se décore — et le fer occupe la portée.
Les halles de marché racontent la même chose autrement. Gilles-Henri Bailly et Philippe Laurent, urbanistes-architectes, les décrivent comme des « halles de fer, fonte et brique » dans un texte conservé par le Laboratoire de recherche des monuments historiques du ministère de la Culture.
Leur page porte l’observation la plus proche de notre métier. « L’association fructueuse du verre et de la fonte crée des conditions d’éclairement qu’aucune architecture n’avait jusqu’alors permise. »
Ils décrivent aussi le décor de ces halles : des colonnes cannelées à chapiteau feuillagé, des écoinçons ornés de rosaces, et des « cabochons de fonte vissés sur les charpentes soulignant les boulonnages ».
L’ornement de fonte y souligne l’assemblage de fer au lieu de le masquer. C’est, en un détail, tout le rapport des deux matériaux au dix-neuvième siècle.
Le même texte dit enfin comment chacun se ruine, et la phrase est d’une précision rare. Sur les halles qui demandent une reprise, les auteurs relèvent « des fontes éclatées ou fendues, des fers rouillés et feuilletés ».
La fonte fend, le fer feuillette. Un matériau cassant et un matériau ductile mais oxydable ne vieillissent pas de la même manière, et cela se voit sur des édifices réels.
Une dernière précision, parce que la confusion est constante. En 1889, selon Bertrand Lemoine, la tour Eiffel a été réalisée en fer puddlé, et la Galerie des machines en acier : ni l’une ni l’autre n’est en fonte.
Choisir entre fer forgé ou fonte, pour un objet d’aujourd’hui, revient donc à poser la question que ce siècle-là avait tranchée à sa façon : ce qu’on demande au métal, et par quel geste on le lui a donné.
06Questions fréquentes
QQuelle est la différence entre le fer et le fer forgé ?
« Fer » nomme le métal, « fer forgé » nomme deux choses à la fois. D’une part un matériau précis, issu du puddlage mis au point en Angleterre en 1784, que la Bibliothèque nationale de France appelle fer forgé et que l’Office québécois de la langue française appelle fer puddlé — les deux désignent l’anglais wrought iron. D’autre part un procédé : forger, c’est donner au métal sa forme approximative en le martelant à chaud, selon la définition de ce même office. L’expression ne garantit donc pas à elle seule une composition.
QQuels sont les inconvénients du fer forgé ?
Le principal que les sources consultées pour cet article documentent est la corrosion. Les guides de l’Institut canadien de conservation, qui portent sur des objets de collection, indiquent qu’elle demande de l’eau et de l’oxygène, et qu’en intérieur une humidité relative supérieure à environ 65 % la déclenche. Sur des édifices réels, deux urbanistes-architectes décrivent, dans un texte conservé par le Laboratoire de recherche des monuments historiques, « des fers rouillés et feuilletés » : le fer ne se contente pas de rouiller en surface, il se délite en feuillets.
QQuels sont les avantages du fer forgé ?
Il se déforme sans se rompre, là où une fonte à graphite lamellaire casse. C’est ce qui autorise les gestes que décrit le kit patrimoine des Classes du Patrimoine et de la Citoyenneté, service public de la Région de Bruxelles-Capitale : cintrage, torsadage, fendage, création de volutes, et assemblage de barres de sections différentes. Le dix-neuvième siècle en a tiré la conséquence structurelle : la fonte résistant mal à la flexion et à la traction, c’est le fer qui a porté les grandes portées.
QComment savoir si c’est du fer forgé ?
En regardant comment l’objet a été mis en forme, et non ce qu’il contient. Un ouvrage forgé est composé de barres, qui peuvent avoir différentes sections et qui sont assemblées entre elles ; sur sa surface, les guides de l’Institut canadien de conservation signalent des marques d’outil visibles. Un avertissement s’impose : l’aimant ne sert à rien ici. Le fer est presque toujours magnétique, et la fonte l’est aussi — le magnétisme sépare les métaux ferreux des autres, pas le fer forgé de la fonte.
QComment savoir si c’est de la fonte ?
En cherchant ce que le moule laisse sur la pièce. Ces marques disent qu’elle a été coulée dans une empreinte, elles ne nomment pas l’alliage qui y a coulé. Dans les règles de tracé des pièces de fonderie, telles que les énonce un document de cours de l’Université du Mans, le joint du moule passe au contour apparent maximum du modèle, et la dépouille évase légèrement les parois pour permettre le démoulage. Le kit patrimoine bruxellois ajoute ce que cela donne à l’œil : des arêtes qui ne sont pas totalement nettes, un aspect un peu mou dû au sable, un recto en relief et un verso plus plat. Aucune de ces sources ne décrit un luminaire : ce sont des règles de fabrication, pas un verdict.
QComment faire la différence entre la fonte et l’acier ?
Par la teneur en carbone, mais le seuil dépend du document qu’on ouvre. L’Alliance des minerais, minéraux et métaux — fédération de la filière, donc partie prenante — rapporte d’après la norme NF EN 10020, payante et non consultée ici, une teneur généralement inférieure à 2 % pour l’acier. Un cours de l’Université de Biskra place la frontière à 2,14 %, limite de solubilité du carbone dans le fer sous une certaine forme cristalline. Et la teneur réelle d’une fonte, selon l’Académie des sciences, se situe classiquement entre 3 et 5 % : c’est une composition, pas un seuil.