Marbre ou albâtre : deux pierres, et ce que la lumière en fait
Varnys
Marbre ou albâtre : devant un objet de pierre claire, les deux mots se présentent comme deux matières, et l'on croit que le second désigne simplement la plus tendre.
Avant d'y voir clair, il faut savoir où la profession place la frontière du premier mot, puis ce que les dictionnaires rangent, au juste, sous le second.
Vient ensuite ce que la lumière fait d'une pierre claire, et ce que la conservation en a noté.
Reste enfin ce que recouvre une expression consacrée, celle du marbre feint.
01Au sens de la profession, « marbre » range plus de roches que la géologie
La question suppose deux familles séparées. Le service géologique national les range autrement, et il l'écrit noir sur blanc.
Dans son mémento sur l'industrie française des roches ornementales et de construction, publié en 2014, le Bureau de recherches géologiques et minières pose que, au sens de la profession, les marbres regroupent un certain nombre de roches, métamorphiques ou sédimentaires pour la plupart.
Leur point commun, écrit-il, est de montrer des qualités esthétiques et décoratives remarquables après polissage. Le critère est donc l'aspect décoratif obtenu après polissage, et non la genèse de la roche.
Le même texte détaille ce que cette catégorie rassemble : les marbres au strict sens géologique, mais aussi certains calcaires marbriers très décoratifs, des brèches, des onyx calcaires, des serpentinites — et les albâtres.
Le mot « marbre » au sens de la profession contient donc le mot « albâtre », et c'est un rapport public du service géologique national qui l'écrit.
Le sens géologique, lui, est étroit. Le Larousse définit le marbre comme un calcaire ou une dolomie métamorphique, et le mémento décrit des roches dérivées de calcaires ou de dolomies par écrasement et élévation de température, avec recristallisation.
Un détail mérite d'être relevé au passage. Ni l'Académie française ni le Trésor de la langue française ne portent cette définition métamorphique : l'Académie donne une « roche calcaire, dure et à grain fin ».
Le mémento va plus loin qu'une définition : il recense les trente-sept carrières qui exploitent des marbres au sens large, une par une, et dit ce qu'on y extrait.
Le marbre de Guillestre y est décrit comme des calcaires bréchoïdes à noduleux. Les marbres de Caunes, comme des calcaires compacts à grain fin. Le marbre de Sarrancolin, comme des brèches polychromes.
Et par contraste, le marbre de Saint-Béat et le marbre blanc de Sost sont notés comme des calcaires métamorphiques, avec la mention marbres s.s. — au sens strict.
Le même document range donc sous le même mot, et le dit carrière après carrière, des roches que la géologie sépare.
Un mot sur ce que cet article ne fait pas. Il traite de mots et de roches, pas de la matière d'un luminaire — et le catalogue VARNYS n'en déclare aucune.
02Deux albâtres, et les dictionnaires ne s'accordent pas
Le second mot a le même problème, mais à l'envers. Il ne désigne pas une pierre, il en désigne deux.
Le Trésor de la langue française le définit comme une variété de carbonate ou de sulfate de calcium, caractérisée par une couleur généralement blanc laiteux, une semi-transparence et une pâte homogène.
Il sépare ensuite les deux. L'albâtre gypseux est une variété de sulfate de calcium hydraté, sans réaction aux acides, apte à se transformer en plâtre sous l'action du feu.
L'albâtre calcaire est une variété de carbonate de calcium, déposée en concrétions par les eaux d'infiltration, à la translucidité remarquable et à la réaction effervescente sous l'effet des acides.
Le Larousse et le Littré font le même partage. Le Littré parle de deux espèces de pierres tendres, blanches, demi-transparentes.
L'Académie française, dans sa neuvième édition, n'en connaît qu'une. Elle définit l'albâtre comme une variété de gypse d'un grain fin, demi-translucide, et écrit à l'entrée du gypse que l'albâtre en est une variété.
Deux dictionnaires de référence n'ont donc pas la même extension pour ce mot. Ce n'est pas un détail d'usage : l'un range dans l'albâtre une pierre que l'autre n'y met pas.
Le Trésor ajoute un jugement qu'il faut lui laisser. Il appelle l'albâtre calcaire « albâtre véritable » et l'albâtre gypseux « faux albâtre » — l'inverse du partage que l'Académie porte à la même entrée.
L'albâtre calcaire porte d'ailleurs plusieurs autres noms. Le même dictionnaire donne albâtre oriental, albâtre égyptien, albâtre onyx, marbre onyx.
Ce dernier ouvre une confusion de plus, et de taille. Le musée d'histoire naturelle de l'université d'Oxford rappelle que les géologues appellent « onyx » une variété d'agate, une roche bien plus dure, composée de quartz.
Le Trésor et l'Académie française donnent eux aussi l'onyx comme une variété d'agate, et le groupe de spécialité des objets de l'American Institute for Conservation situe sa dureté à 7 sur l'échelle de Mohs.
Mais dès que les deux mots sont accolés, écrit le musée d'Oxford, « onyx marble » désigne toujours des travertins compacts rubanés — c'est-à-dire l'albâtre des archéologues.
La confusion n'est pas neuve, et elle est inscrite dans un dictionnaire de référence. La quatrième édition du Dictionnaire de l'Académie française, en 1762, définissait l'albâtre comme une « pierre de la nature du marbre, mais plus transparente ».
Le Portail lexical du Centre national de ressources textuelles et lexicales donne aujourd'hui encore, comme synonyme d'albâtre, un seul mot : marbre.
03La lumière entre dans la pierre, et le marbre blanc ne fait pas exception
Voilà pour les mots. La question « marbre ou albâtre » se joue aussi sur ce que la lumière fait de l'un et de l'autre, et c'est là que le partage attendu se défait.
Sur l'albâtre, la source la plus directe vient de la conservation. Le groupe de spécialité des objets de l'American Institute for Conservation écrit que sa translucidité le rend idéal pour des objets tels que des vases, des lampes et des abat-jour de lanterne.
La langue dit la même chose à sa façon. Le Portail lexical du Centre national de ressources textuelles et lexicales relève, dans son corpus littéraire, « vase » et « lampe » comme les deux premières collocations du mot.
C'est un fait de langue sur un corpus d'écrivains, non un fait de marché. Mais le Trésor de la langue française donne bien « lampe d'albâtre » parmi ses syntagmes du domaine de l'ameublement.
Le marbre, lui, passe pour opaque. Deux travaux de recherche publiés autour de l'an 2000 disent le contraire, et ils l'ont mesuré.
Une équipe de l'université Stanford, qui a numérisé des sculptures de Michel-Ange, écrit que le marbre est composé de cristaux transparents densément empilés, ce qui le fait diffuser sous la surface.
Elle précise que les caractéristiques de cette diffusion dépendent fortement du type de marbre, et que la plupart des statues de Michel-Ange ont été taillées dans du Carrare statuaire, une pierre à grain fin et très homogène.
De cette pierre-là, l'équipe écrit en toutes lettres qu'elle est très translucide.
Un second article, signé par des chercheurs du Conseil national de recherches du Canada et de Stanford, décrit le mécanisme. En traversant le marbre, la lumière rencontre des domaines cristallins de tailles, de formes et d'orientations différentes, ainsi que des interfaces air-matière.
Il en résulte, écrivent-ils, une diffusion très large, aisément observable dans les longueurs d'onde visibles sur des profondeurs de l'ordre du centimètre dans le marbre blanc.
C'est un ordre de grandeur donné par les auteurs, sur du marbre blanc, et au laser. Il ne se transpose pas à une autre pierre, et il ne se convertit pas en épaisseur de fabrication.
La première équipe ajoute une observation sur l'état de surface. Les statues qu'elle a numérisées étaient, sauf une, non polies, ce qui augmentait la diffusion de surface et réduisait donc la diffusion sous la surface.
Plusieurs étaient en outre couvertes de poussière, ce qui réduisait encore cette diffusion en profondeur.
Autrement dit : l'état de surface change ce que la lumière fait de la matière. Une surface non polie, ou empoussiérée, renvoie davantage la lumière en surface, et la pierre en laisse entrer moins.
Sur le rapport entre les deux pierres, une seule source consultée pour cet article tranche : l'American Institute for Conservation écrit que le marbre est plus dur et plus opaque que l'albâtre.
C'est donc une différence de degré, et non de nature. Les deux laissent entrer la lumière ; le marbre est le plus opaque des deux, écrit ce même institut.
La pierre claire d'une photographie n'est donc pas forcément opaque là où on la croit opaque — un réflexe de lecture qui vaut pour les appliques murales que réunit la collection VARNYS comme pour n'importe quel objet de pierre.
Voici ce que les sources permettent de mettre côte à côte. Aucune colonne ne désigne de gagnant : ce sont des différences, et deux lignes ne séparent rien du tout.
| Critère | Marbre | Albâtre gypseux | Albâtre calcaire |
|---|---|---|---|
| Nature déclarée par les dictionnaires et les musées consultés | Calcaire ou dolomie métamorphique | Variété de sulfate de calcium hydraté | Variété de carbonate de calcium, déposée en concrétions |
| Dureté relevée, échelle de Mohs | 3 à 5, d'après l'American Institute for Conservation | 1,5 à 2, d'après la base du musée des beaux-arts de Boston | 3, d'après l'American Institute for Conservation |
| Réaction aux acides | La base du musée des beaux-arts de Boston décrit le marbre comme corrodé par les acides ; réaction nulle pour l'albâtre gypseux, d'après le Trésor de la langue française | Effervescente, d'après le Trésor de la langue française | |
| Translucidité | Les trois sont décrits comme laissant passer la lumière ; aucune source consultée ne les classe tous les trois | ||
| Autres noms relevés | Marbre s.s. pour le sens strict, dans le mémento du BRGM | Alabastrite, albâtre blanc vulgaire, « faux albâtre » au Trésor | Albâtre oriental, albâtre égyptien, albâtre onyx, marbre onyx |
| Rangement au sens de la profession, d'après le mémento du BRGM | Le mémento range dans cette catégorie les marbres au sens géologique et « les albâtres », sans distinguer les deux | ||
04La conservation décrit ces pierres, et elle décrit des objets de musée
Elles ont une faiblesse commune, et elle se lit dans des documents publics. Encore faut-il regarder de quels objets ils parlent.
Le gypse est une roche soluble. Un guide publié par l'Institut national de l'environnement industriel et des risques avec le Cerema chiffre cette solubilité : de 2,15 à 2,53 grammes par litre entre 0 et 20 °C, à pression atmosphérique.
Le même document donne, pour comparaison, la solubilité de la calcite : de 0,1 à 0,2 gramme par litre, selon la pression partielle de gaz carbonique.
Ces chiffres ne décrivent pas un objet. Le guide traite des mouvements de terrain, et ses valeurs portent sur des masses gypseuses dans le sous-sol.
Du côté des objets, ce sont les institutions muséales qui écrivent. L'American Institute for Conservation note que la solubilité dans l'eau, en particulier celle de l'albâtre gypseux, le rend impropre à un usage extérieur.
Il ajoute une observation qui rejoint la section précédente : les surfaces polies sont particulièrement vulnérables à l'humidité et aux solutions aqueuses, qui peuvent rendre la surface terne et opaque.
Le manuel des musées du National Park Service américain est plus direct encore sur le geste. Il écrit de ne pas laver les objets de pierre, et de demander l'avis d'un conservateur lorsqu'ils sont très sales.
Il signale que nombre de nettoyants du commerce contiennent des acides capables de dissoudre la pierre, et range parmi les dommages observés la perte de poli sur les pierres solubles telles que l'albâtre.
Une borne s'impose, et elle vaut pour toute cette section. Les deux documents de conservation cités ici décrivent des œuvres et des objets de collection de musée, quand le guide français décrit du gypse dans le sous-sol.
Aucune des sources consultées pour cet article ne décrit un luminaire d'intérieur neuf.
Un dernier point mérite d'être rapporté, parce qu'il dit le niveau d'exigence de ces institutions. L'American Institute for Conservation écrit que l'identification visuelle d'un albâtre peut être difficile.
Les objets, ajoute-t-il, peuvent nécessiter un prélèvement ou d'autres techniques destructives pour être identifiés avec certitude.
Et pour situer la provenance d'albâtres médiévaux, le Bureau de recherches géologiques et minières a annoncé en 2017 un travail fondé sur les signatures isotopiques du soufre, de l'oxygène et du strontium.
Ce n'est pas la même question que celle de cet article : il s'agit là de retrouver un gisement, non de distinguer deux familles de pierres. Mais le registre est le même — quand une institution veut savoir, elle fait venir un laboratoire.
05Le marbre feint est un métier daté, avec ses outils et son école
Reste un mot qui ne désigne aucune de ces deux pierres. Il désigne un travail, et ce travail a une date, des outils et une école.
Le Trésor de la langue française en donne deux formes. Le marbre artificiel, ou faux marbre, y est défini comme un stuc coloré ; le marbre feint, comme la représentation des couleurs, des veines, des taches et des accidents du marbre.
Sa notice étymologique date les deux expressions de 1694, chez Corneille. L'Académie française, de son côté, définit le faux marbre comme un stuc ou un décor imitant le marbre.
Le stuc lui-même est plus ancien que ces deux expressions, et le Trésor le fait venir de l'italien stucco.
Le même dictionnaire le décrit comme un enduit fait, selon la recette, de marbre blanc pulvérisé mêlé de chaux éteinte et de craie, ou de plâtre très fin dissous dans une colle forte.
Le Trésor ajoute qu'il peut prendre les nuances colorées de divers marbres, et acquérir une grande dureté et un beau poli. La première recette contient donc du marbre broyé, et l'enduit se polit.
Le Mobilier national a publié en juillet 2022 un entretien avec un peintre en décor, Pierre-Yves Morel, recueilli par Hélène Cavalié. Ce qui suit est son propos, non une position de l'établissement.
Il y indique que la bibliothèque du Mobilier national compte soixante-sept losanges de faux marbres et pierres dures d'ornement, et que l'apprentissage repose sur des techniques d'imitation du dix-neuvième siècle.
Il cite une école de peinture en décor à Bruxelles, qui existe depuis la fin du dix-neuvième siècle, et nomme les outils : le chiqueteur, le brécheur, le blaireau, le pinceau à marbrer.
Un détail de son entretien boucle la boucle avec le début de cet article. Parmi les marbres qu'un peintre en décor apprend à imiter, il range l'onyx vert, l'onyx jaune et le travertin.
Deux d'entre eux, l'onyx vert et l'onyx jaune, rejoignent les onyx calcaires que le mémento du Bureau de recherches géologiques et minières range dans la catégorie des marbres au sens de la profession.
Un peintre en décor et un géologue rangent donc l'onyx du même côté. Quant au travertin, le musée d'Oxford en fait, plus haut dans cet article, ce que les archéologues appellent albâtre.
06Questions fréquentes
QQuelle pierre laisse passer la lumière ?
L'albâtre, dont le groupe de spécialité des objets de l'American Institute for Conservation écrit que la translucidité le rend idéal pour des objets tels que des vases, des lampes et des abat-jour de lanterne. Mais le partage ne se fait pas là : une équipe de l'université Stanford décrit le marbre comme composé de cristaux transparents densément empilés, et qualifie de très translucide le Carrare statuaire dans lequel la plupart des statues de Michel-Ange ont été taillées. Des chercheurs canadiens et américains observent par ailleurs une diffusion sur des profondeurs de l'ordre du centimètre dans le marbre blanc.
QComment savoir si c'est de l'albâtre ?
L'American Institute for Conservation écrit que l'identification visuelle d'un albâtre peut être difficile, et que les objets peuvent nécessiter un prélèvement ou d'autres techniques destructives pour être identifiés avec certitude. Les dictionnaires donnent bien des caractères — grain fin, semi-transparence, faible dureté pour la variété gypseuse, effervescence aux acides pour la variété calcaire — mais les deux derniers ne s'observent qu'en entamant l'objet.
QQuelle est la différence entre l'albâtre et l'onyx ?
Cela dépend de qui parle. Le Trésor de la langue française et l'Académie française donnent l'onyx comme une variété d'agate, et l'American Institute for Conservation situe sa dureté à 7 sur l'échelle de Mohs — bien au-dessus de l'albâtre. Mais le musée d'histoire naturelle de l'université d'Oxford précise que, dès que les deux mots sont accolés, « onyx marble » désigne toujours des travertins compacts rubanés, c'est-à-dire l'albâtre calcaire. Le mot appartient à deux mondes.
QComment s'appelle la pierre qui ressemble au marbre ?
Les sources consultées pour cet article n'en désignent pas une seule. Le mémento du Bureau de recherches géologiques et minières range dans la catégorie des marbres au sens de la profession des calcaires marbriers, des brèches, des onyx calcaires, des serpentinites et les albâtres. Et la quatrième édition du Dictionnaire de l'Académie française, en 1762, définissait l'albâtre comme une « pierre de la nature du marbre, mais plus transparente ».
QComment s'appelle le faux marbre ?
Le Trésor de la langue française enregistre deux expressions, attestées en 1694 chez Corneille : le marbre artificiel, ou faux marbre, défini comme un stuc coloré, et le marbre feint, défini comme la représentation des couleurs, des veines, des taches et des accidents du marbre. L'Académie française définit le faux marbre comme un stuc ou un décor imitant le marbre.
QQuelle est la couleur albâtre ?
Le Trésor de la langue française donne le mot au figuré pour une blancheur très pure, avec des emplois comme « cou d'albâtre » ou « mains d'albâtre ». Il ajoute une remarque précieuse : dans ces exemples, le mot évoque une blancheur délicate de la chair sous laquelle on devine la vie, plutôt qu'une blancheur éclatante. L'Académie française enregistre cet emploi figuré dès sa quatrième édition, en 1762.