Verre ou cristal : ce que la règle européenne chiffre
Varnys
Verre ou cristal : sur la fiche d'un lustre, les deux mots voisinent, et l'on croit que le second dit simplement « plus beau ».
Avant d'y voir clair, il faut savoir combien de catégories un texte européen de 1969 a distinguées, puis sur quels critères il les sépare.
Reste à savoir ce que le droit européen d'aujourd'hui est allé chercher dans un texte vieux d'un demi-siècle.
Restent les mots de l'objet lui-même, à commencer par la pampille, et la question des traces qu'une pièce de verre porte de sa fabrication.
01Quatre catégories, et « cristal » n'en nomme que deux
Le mot n'est pas laissé au libre usage du vendeur. Un texte européen en réserve l'emploi depuis plus d'un demi-siècle.
C'est la directive 69/493/CEE du Conseil, du 15 décembre 1969, qui rapproche les législations des États membres sur le verre cristal. Son annexe I énumère quatre dénominations, chacune assortie de seuils chiffrés.
La première s'appelle CRISTAL SUPERIEUR 30 % : au moins 30 % d'oxyde de plomb, une masse volumique d'au moins 3,00. La deuxième, CRISTAL AU PLOMB 24 %, descend à 24 % d'oxyde de plomb et 2,90.
La troisième porte un autre nom. CRISTALLIN demande au moins 10 % d'oxydes — zinc, baryum, plomb ou potassium, seuls ou additionnés — et une masse volumique d'au moins 2,45.
La quatrième s'appelle VERRE SONORE. Mêmes 10 % d'oxydes, mais le zinc n'y compte pas, et la masse volumique tombe à 2,40.
Le mot « cristal » seul n'apparaît donc que dans les deux premières dénominations. Les deux autres ont chacune leur nom propre, et le texte les distingue encore autrement.
Les notes de l'annexe le précisent : les deux premières dénominations s'emploient librement quels que soient le pays d'origine et le pays de destination, quand les deux autres ne s'emploient que dans la ou les langues du pays où le produit est commercialisé.
Une borne s'impose ici, et elle vaut pour tout ce qui suit. L'article premier de la directive limite son champ aux produits d'une position douanière précise, la 70.13, et aucune des sources consultées pour cet article n'établit qu'un luminaire en relève.
Ce texte n'est donc pas mobilisé ici comme une obligation qui pèserait sur un vendeur de luminaires. Il l'est comme ce qu'il est : le référentiel de langue du mot « cristal » en Europe.
02Trois critères à la fois, et les méthodes qui les mesurent
Un seuil d'oxydes ne suffit pas à ranger un verre dans une catégorie. Le tableau en aligne plusieurs, et ils se cumulent.
Pour les deux premières catégories, la teneur en oxyde de plomb va de pair avec une masse volumique minimale, et le tableau renvoie, en note, à un indice de réfraction d'au moins 1,545 comme critère d'une détermination non destructive supplémentaire au moment de l'importation.
Pour la catégorie CRISTALLIN, l'indice de réfraction est chiffré dans la colonne : au moins 1,520. Pour VERRE SONORE, aucun seuil d'indice ne figure, et le critère chiffré est une microdureté Vickers de 550, plus ou moins 20.
Reste la question que se pose l'acheteur : comment tout cela se vérifie-t-il ? Le texte y répond lui-même, et c'est peut-être son passage le plus utile.
Son article 6 pose que la correspondance entre les dénominations et les symboles d'identification, d'une part, et les caractéristiques des colonnes d) à g) du tableau, d'autre part, ne peut être vérifiée que par les méthodes définies à son annexe II.
Cette annexe décrit une balance hydrostatique à plus ou moins 0,01, sur un échantillon d'au moins vingt grammes pesé à l'air puis immergé dans de l'eau distillée à 20 °C.
Elle décrit un réfractomètre à plus ou moins 0,001, et une dureté Vickers mesurée selon une norme d'essai américaine, sous une charge de cinquante grammes, en moyennant quinze déterminations.
Pour les oxydes, elle décrit une analyse chimique qui commence par réduire le verre en poudre et l'attaquer à l'acide fluorhydrique et à l'acide sulfurique.
Voilà pour les quatre méthodes que le texte énumère. Toutes demandent un appareil et, pour les oxydes, un échantillon broyé.
Une remarque sur la masse volumique, qui n'est pas le poids : un objet lourd peut être un verre ordinaire épais.
Les seuils des deux dernières catégories sont de 2,45 et 2,40. Pour un verre sodocalcique courant, la base documentaire de conservation du musée des beaux-arts de Boston donne 2,5 à 2,52 — une valeur typique, et non un seuil réglementaire.
Les deux dernières catégories ne se détachent donc pas d'un verre ordinaire sur ce critère, dans les valeurs relevées ici. Seules les deux premières catégories s'en écartent nettement.
Un dernier point, et il compte au moment d'acheter. L'article 4 de la directive écrit que le produit « peut » être muni du symbole d'identification : rond et doré pour les deux premières catégories, carré et argenté pour le cristallin, triangulaire et argenté pour le verre sonore.
Le verbe est celui du texte. L'étiquette est une faculté, et son absence ne prouve rien.
03Le droit européen du plomb renvoie aux quatre catégories de 1969
Un texte de 1969 pourrait n'être qu'une curiosité. Il se trouve que deux réglementations européennes récentes vont le chercher.
La première est la directive 2011/65/UE, relative à la limitation de l'utilisation de certaines substances dangereuses dans les équipements électriques et électroniques. Son annexe III liste des exemptions, et l'une d'elles vise le plomb du verre cristal.
Cette entrée a été réécrite par la directive déléguée (UE) 2019/174, qui la formule ainsi : le plomb lié dans le verre cristal tel que défini à l'annexe I, catégories 1, 2, 3 et 4, de la directive 69/493/CEE.
Les quatre catégories du tableau ci-dessus sont donc, littéralement, la définition à laquelle le droit européen du plomb renvoie.
Le second texte est le règlement REACH. Son annexe XVII, entrée 63, telle que modifiée en 2015, range parmi les dérogations le cristal, avec le même renvoi aux quatre catégories de 1969.
Reste à savoir pourquoi un texte sur les équipements électriques et électroniques s'intéresse au cristal. La directive déléguée de 2019 le dit elle-même, et elle nomme l'objet.
Son considérant 5 explique que l'oxyde de plomb sert à la synthèse du verre cristal, employé dans les équipements électriques et électroniques parce que ses propriétés permettent de fabriquer des articles qui ne pourraient pas l'être autrement — et il cite nommément des luminaires et des lustres.
Le même considérant énumère ces propriétés en trois familles : la mise en œuvre à chaud, avec le temps de refroidissement et la plage de travail ; l'optique, avec l'indice de réfraction et la dispersion ; et le décor, avec la dureté Vickers, c'est-à-dire l'aptitude à la taille.
C'est là que le plomb cesse d'être un argument de vente pour devenir une explication technique. Il augmente la masse volumique et l'indice de réfraction, et il change la façon dont le verre se laisse tailler.
Une précision s'impose sur ce que ces deux renvois établissent, et sur ce qu'ils n'établissent pas. Ils établissent que la définition de 1969 est le point d'appui du droit européen actuel sur le plomb des objets.
Ils ne disent rien d'un risque, rien d'une innocuité, et rien d'un produit en particulier. Le risque documenté dans les sources consultées pour cet article est un risque de migration vers les aliments et les boissons.
Les trois cadres qui encadrent le plomb du cristal visent des objets qu'on porte à la bouche. La vaisselle, chez Santé Canada ; les articles que des enfants peuvent mettre en bouche, dans REACH.
Et les ustensiles de cuisine, pour la norme française « Cristal, cristallin et verre sonore », payante et non consultée ici.
Un luminaire n'est pas un objet qu'on porte à la bouche, et rien de ces trois cadres ne se transporte jusqu'à lui.
Sur l'état actuel de l'exemption, enfin, il faut s'arrêter. Les dates d'expiration inscrites dans le texte de 2019 s'échelonnent à partir du 21 juillet 2021, et aucun acte postérieur n'a été identifié dans les sources consultées ici.
On peut donc écrire qu'en 2019 le droit européen autorisait expressément le plomb du cristal dans les équipements électriques et électroniques, par une exemption qui renvoie à la définition de 1969. On ne peut rien écrire de plus.
04Pampille, pendeloque, girandole : trois mots, trois âges, et ce que l'inventaire de l'État en déclare
Les deux premiers se lisent l'un pour l'autre, et l'on croit qu'ils nomment la même chose. Reste à savoir ce que le troisième nomme.
Pendeloque nomme la pièce de lustre depuis 1690
Le Trésor de la langue française définit la pendeloque, le plus souvent au pluriel, comme chacune des pièces de cristal ou de verre taillé, en forme de poire ou de prisme à facettes, qui pend à un lustre pour l'orner et faire miroiter la lumière.
L'Académie française donne un « ornement de verre, de cristal suspendu à un lustre ». Le Larousse, lui, un « morceau de cristal taillé à facettes suspendu à un lustre, à une girandole ».
La notice étymologique du Trésor date précisément ce sens. Le mot désigne une pièce de cristal suspendue à un lustre ou à un chandelier chez Furetière, en 1690.
Pampille vient de la passementerie
Le même Trésor définit la pampille d'abord comme une frange de passementerie, caractérisée par un macaron terminé par des pendeloques. Le sens du lustre vient ensuite, par métonymie.
L'Académie française procède de même : une frange de passementerie comprenant un macaron d'où tombent des pendeloques, puis, par extension, une petite pendeloque. Le Larousse en fait un élément de bijouterie ou de passementerie.
Et la datation sépare les deux mots. Le Trésor n'atteste celui-ci qu'avant 1872, soit environ cent quatre-vingts ans après la pendeloque de Furetière.
Ce qui suit n'est pas un reproche fait à l'usage. Le Trésor comme l'Académie donnent « pendeloque » pour définir « pampille » au sens second : les deux mots ne s'opposent pas, l'un est simplement l'aîné de l'autre.
Girandole nomme le luminaire, pas l'ornement
Le troisième mot n'est pas de la même famille. Une girandole est, chez l'Académie comme au Trésor, un chandelier à plusieurs branches souvent orné de pendeloques ; le Larousse écrit « candélabre ou chandelier ».
C'est donc un objet, et non une pièce de verre. Le Trésor date ce sens de 1669, et fait venir le mot de l'italien girandola, dérivé de girare, « imprimer un mouvement circulaire ».
Les trois mots, côte à côte
| Le mot | Ce que les dictionnaires consultés en font | Attestation relevée au Trésor de la langue française |
|---|---|---|
| Pendeloque | La pièce de cristal ou de verre taillé qui pend à un lustre | 1690, au sens de la pièce suspendue à un lustre |
| Pampille | D'abord une frange de passementerie ; par extension, une petite pendeloque | Avant 1872 |
| Girandole | Un chandelier à plusieurs branches, souvent orné de pendeloques : un luminaire, non un ornement | 1669, au sens du chandelier à plusieurs branches |
Ce que l'inventaire de l'État déclare, et ce qu'il laisse ouvert
La base Palissy, l'inventaire du patrimoine mobilier du ministère de la Culture, décrit des lustres d'église des dix-huitième et dix-neuvième siècles.
Sur les trois notices consultées pour cet article, deux nomment l'ornement « pampille ». Une seule nomme la matière sans hésiter, et elle déclare des « pampilles en cristal ».
Une deuxième déclare une garniture en « cristal ou verre soufflé », sans trancher. La troisième nomme l'objet « lustre à plaquettes de cristal » tout en déclarant, à la ligne des matériaux, du verre transparent incolore.
Autrement dit, devant l'objet, les rédacteurs de l'inventaire ne tranchent pas toujours. Trois notices ne font pas une statistique, mais elles disent quelque chose de la difficulté, et c'est un repère utile quand on lit la fiche d'une suspension de la collection VARNYS ou n'importe quelle autre.
Une précision s'impose ici : aucune fiche du catalogue VARNYS ne déclare la composition du verre d'un produit, et cet article n'en range donc aucun dans une catégorie de la directive.
05Les traces d'un procédé, et ce qu'elles ne disent pas de la matière
Un autre partage se glisse sous celui de la matière : celui du geste. Il laisse, lui, des marques que la conservation décrit.
Le musée du verre de Corning décrit le verre pressé comme une masse de verre fondu déposée dans un moule métallique, puis pressée par un plongeur. Le procédé a été mécanisé aux États-Unis entre 1820 et 1830.
Le même musée donne le critère qui sépare vraiment ce procédé du soufflage au moule : dans une pièce pressée, la forme intérieure est indépendante de la forme extérieure, là où le verre soufflé au moule épouse l'une dans l'autre.
Le glossaire du verre publié par Parcs Canada décrit le soufflage au moule : le verre fondu est introduit vers les extrémités internes du moule par une pression d'air produite avec la bouche, ou par une machine.
Le laboratoire de conservation archéologique du Maryland publie de son côté un tableau d'indices. Les coutures de moule y sont dites presque toujours visibles sur une pièce pressée ; le pontil, généralement poli.
Le pontil, que l'Académie française définit comme la barre de fer sur laquelle on fixe un objet de verre en cours de fabrication, désigne aussi par métonymie la masse de verre encore pâteuse qui l'y attache.
Le même tableau ajoute que le motif d'une pièce pressée est plus lisse et plus arrondi, et qu'il ne montre aucune variation de forme ni d'espacement, à la différence du travail manuel.
Deux réserves méritent d'être relevées dans le tableau du Maryland : il écrit almost always pour les coutures, usually pour le pontil. Aucun de ces indices n'y est donné pour concluant.
Aucune source consultée pour cet article ne fait non plus d'une irrégularité la signature d'un travail à la main.
Et il y a plus décisif encore pour le sujet qui nous occupe. Ces indices distinguent une mise en forme, pas une composition.
La directive de 1969 le montre à sa manière : son annexe I prévoit nommément une exception pour un verre pressé à 18 % d'oxyde de plomb, d'une masse volumique d'au moins 2,70, vendable sous une dénomination particulière sur le marché allemand.
Un verre pressé peut donc satisfaire une définition de composition. Le procédé et la matière sont deux questions, et lire l'un ne renseigne pas sur l'autre.
06Questions fréquentes
QQuelle est la différence entre le verre en cristal et le verre cristallin ?
Ce sont des catégories distinctes de l'annexe I de la directive 69/493/CEE. Les deux dénominations qui portent le mot « cristal » demandent au moins 24 % ou 30 % d'oxyde de plomb et une masse volumique d'au moins 2,90 ou 3,00. La dénomination CRISTALLIN demande au moins 10 % d'oxydes — zinc, baryum, plomb ou potassium, seuls ou additionnés —, une masse volumique d'au moins 2,45 et un indice de réfraction d'au moins 1,520. Le Larousse la décrit comme un verre de qualité inférieure à celle du cristal.
QQuels sont les 3 types de verres ?
Les sources consultées pour cet article n'en comptent pas trois, mais quatre dénominations, et elles ne décrivent pas des types de verre en général : ce sont les catégories réservées par l'annexe I de la directive 69/493/CEE — CRISTAL SUPERIEUR 30 %, CRISTAL AU PLOMB 24 %, CRISTALLIN et VERRE SONORE. Chacune est définie par des seuils cumulés d'oxydes, de masse volumique et, selon la catégorie, d'indice de réfraction ou de microdureté.
QC'est quoi des pampilles ?
Le Trésor de la langue française donne d'abord une frange de passementerie, caractérisée par un macaron terminé par des pendeloques ; le sens du lustre vient ensuite, par métonymie. L'Académie française définit de même une frange de passementerie, puis, par extension, une petite pendeloque. Le mot n'est attesté qu'avant 1872, quand « pendeloque » nomme la pièce de lustre dès 1690.
QQu'est-ce qu'un lustre à pampilles ?
Un lustre dont l'armature porte des pièces de verre ou de cristal suspendues, que les dictionnaires consultés appellent d'abord des pendeloques. La base Palissy, l'inventaire du patrimoine mobilier du ministère de la Culture, décrit de tels luminaires au dix-neuvième siècle, avec des couronnes garnies de pampilles gravées et des armatures de bronze fondu.
QQu'est-ce que le cristal soufflé bouche ?
L'expression réunit deux choses que les sources consultées pour cet article tiennent séparées : une composition et un geste. « Cristal » renvoie aux dénominations de la directive 69/493/CEE, définies par des seuils d'oxydes, de masse volumique et d'indice. Le soufflage à la bouche, lui, décrit une mise en forme, que le glossaire du verre de Parcs Canada définit comme l'introduction du verre fondu dans le moule par une pression d'air produite avec la bouche. Un verre peut relever d'une dénomination sans avoir été soufflé : l'annexe de la directive prévoit elle-même le cas d'un verre pressé.
QComment reconnaître le verre soufflé ?
Le critère que le musée du verre de Corning donne comme distinctif est interne : dans une pièce soufflée au moule, la forme intérieure épouse la forme extérieure, alors qu'elle en est indépendante dans une pièce pressée. Le laboratoire de conservation archéologique du Maryland ajoute des indices — coutures de moule, pontil poli, régularité du motif — mais les donne comme des fréquences, almost always, usually, et non comme des preuves.